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Précarité énergétique : vers un travail de proximité en réseau ?

Un ménage belge sur cinq serait en situation de précarité énergétique. Or les accompagnements actuels n’y répondent que très partiellement. Retours d’une étude et d’un colloque des Equipes Populaires.

Le 27 avril 2017, les Equipes Populaires organisaient à Namur un colloque sur la précarité énergétique et les dispositifs d’accompagnement en Wallonie avec, à l’appui, des témoignages et le récit de pratiques de terrain.

La précarité énergétique : une réalité inquiétante qui touche 21,3% des ménages en Belgique ! Cela veut dire que plus d’un ménage sur cinq consacre une part trop importante (plus de 10%) de son revenu disponible aux dépenses énergétiques. Ou bien se prive de chaleur, renonce à cuisiner, … Ces privations ont des conséquences sur toutes les dimensions de la vie. Dans un « chez soi » glacial, on vit mal chaque instant : on ne peut pas inviter ; on ne peut pas faire de projets…

Une étude récente a été réalisée à la demande du gouvernement wallon par le RWADE (Réseau wallon  d’Accès durable à l’énergie), le RWLP (Réseau wallon de lutte contre la pauvreté) et l’asbl namuroise RTA. Objectif : recueillir et analyser le témoignage des personnes en situation de précarité énergétique et le confronter au vécu des professionnels des services appelés à les accompagner pour y faire face.

Aurélie Ciuti, coordinatrice du RWADE, nous révèle quelques-uns des enseignements les plus interpellants de cette enquête de terrain.

Jean Cech (Renouvelle) : On évoque beaucoup ces dernières années la précarité énergétique. Que recouvre exactement cette expression ?

Aurelie Ciuti (RWADE): Essentiellement, une difficulté à répondre à ses besoins de base en matière d’énergie : se chauffer, s’éclairer, cuisiner, pouvoir aussi se connecter pour s’informer et avoir une réelle vie sociale. Il y a en fait plusieurs types de précarité qui correspondent à des difficultés bien spécifiques. Une précarité mesurée d’abord, qui renvoie à une situation où on est amené à dépenser sur le plan énergétique une part trop importante de ses revenus. C’est le plus facile à observer. Derrière, il y a une précarité énergétique cachée qui renvoie à des situations où la personne est amenée à se priver pour pouvoir répondre à ses besoins. Puis, il y a la précarité énergétique déclarée qui renvoie à des gens qui déclarent être confrontés à un stress pour répondre à leurs besoins de base.

Le baromètre énergétique réalisé par la plate-forme de lutte contre la précarité énergétique et piloté par la Fondation Roi Baudouin nous dit qu’en Wallonie 20% des ménages sont en situation de précarité mesurée – donc qu’ils dépensent trop pour l’énergie par rapport à leur budget global (NDLR : soit plus de 10% du revenu disponible) -  mais la réalité va sans doute bien au-delà. Car la précarité énergétique ne se limite pas à des problèmes de revenus.

J.C. : On lit souvent que ce type de précarité serait en augmentation constante ces dernières années. Or les prix de l’énergie étaient plutôt stationnaires durant cette période…

A.C. : C’est vrai que, ces dernières années, il y a plutôt une stabilisation des prix de l’énergie. Mais si on se place sur une période plus longue, on constate que, depuis 2006, les prix ont considérablement augmentés, en particulier pour les petits revenus.  En réalité, plusieurs éléments entrent en ligne de compte dans notre appréciation de la situation. Il y a le revenu, le prix de l’énergie, mais il y a aussi en particulier la qualité du logement. A ce niveau, un certain nombre d’aides sont intervenues en vue de soulager la charge des ménages : aides au logement, primes, prêts à taux zéro, etc. Mais on constate qu’elles ne soulagent pas directement les personnes qui ne sont pas propriétaires de leur logement. Et plus largement, nous sommes d’avis que la politique d’investissement actuelle n’est pas adaptée à la situation des bas revenus, qu’ils soient propriétaires ou locataires.

J.C. : C’est à dire ?

A.C. : Il y a, au-delà des aspects purement financiers de la précarité énergétique et du mal logement, des impacts dans d’autres domaines comme la santé (NDLR : une étude d’Eurofound montre que la rénovation des 500.000 logements les plus vétustes en Belgique serait remboursée en moins de 3 ans grâce aux économies liées à la santé, comme le soulignait cette carte blanche) et plus globalement sur la vie sociale de ces publics et la vision que les personnes concernées ont d’elles-mêmes. Au point que nous parlons pour elles d’une véritable réduction du sens de la vie qui se traduit dans la vie de famille, les relations avec les proches… Tensions familiales, difficultés à inviter des amis chez soi, à répondre aux attentes des enfants, sentiments de honte, tendance au repli sur soi, etc.

J.C. : Comment rencontrer ces situations ?

A.C. : On aborde souvent ces questions de manière très technique, à travers des dispositifs très centralisés comme des guichets de l’énergie ou les conseillers énergie au sein des CPAS. Avec des visions très « sectorielles » et très cloisonnées de la question.

Or, ce que nous constatons en rencontrant les personnes en situation de précarité, c’est qu’elles n’associent pas nécessairement leurs difficultés à des problématiques qui nous paraissent à nous évidentes. Elles s’adressent parfois indifféremment à tous les organismes d’aide qu’elles croisent, que ce soit le centre d’action laïque, la mutualité, l’association de quartier ou le syndicat.  Dans certains cas, certaines portes sont plus difficiles à franchir et de très nombreux ménages ne les franchissent pas, renonçant de facto à leurs droits.

La situation que nous rencontrons sur le terrain impose souvent d’aller chercher les gens là où ils sont dans leur réalité quotidienne. Et de leur permettre d’aborder leurs difficultés à travers toutes les portes qui leur font obstacle. Car dans la réalité, la bonne clé pour ouvrir ces portes n’est pas celle qui est pendue au bon endroit sur le tableau officiel, c’est celle qui ouvre la bonne porte.

J.C. : Pratiquement et concrètement, comment pourrait-on adapter l’accompagnement public sur le terrain ?

A.C. : En décloisonnant les structures, en amenant les professionnels à travailler davantage en réseau. En sortant aussi d’une logique « ex cathedra » où un expert vient vous expliquer le fonctionnement du système électrique, comment gérer ses appareils à la maison, etc. Nous avons très fort entendu le besoin des personnes concernées à avoir un dialogue plus horizontal où elles peuvent être des acteurs à part entière dans un travail collectif où chacun recherche –y compris de manière critique - la solution à un problème commun. Avec des gens qui sont dans la même situation que vous…

J.C. : En quoi est-ce si important ?

A.C. : Parce que le sentiment de culpabilité est énorme. Et puis, les ménages ont de moins en moins confiance dans les institutions traditionnelles, dont le message s’avère parfois tout à fait inadapté à la situation que ces ménages sont en train de vivre.

Les personnes ont non seulement besoin d’identifier la solution qui leur correspond – la bonne clé -, mais aussi d’un « moteur » pour se mettre en chemin et sortir de l’ornière où elles se trouvent. Parce qu’on ne peut pas vivre en permanence le nez sur ces difficultés. Les problèmes d’énergie ont tendance à être parfois dénié : les personnes  vont oublier leurs factures, remettre une démarche à plus tard,… Ce qui va constituer peu à peu un couvercle qu’elles auront de plus en plus de mal à soulever.

Pour y arriver, outre l’aide financière que leur apportent les pouvoirs publics, elles auront besoin de ce que nous appelons le « capital symbolique », qui comporte une dimension de pouvoir d’agir, mais aussi de légitimité et de crédit (de sa parole par rapport à celle d’un fournisseur par exemple). Ce capital symbolique peut notamment être soutenu via ce travail collectif que j’évoquais : le sentiment de ne pas être seul, la solidarité, la confiance en soi, la possibilité d’analyser son environnement et d’agir dessus, en portant un regard critique sur certaines mesures existantes par exemple, ou en formulant des recommandations, etc.

Cette idée du travail local, proche des gens, dans une optique plus horizontale constitue sans doute l’enseignement le plus évident de notre recherche.

J.C. : On a le sentiment aussi qu’un travail mériterait d’être mené au niveau de la prévention…

A.C. : Absolument. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par là. Traditionnellement, on évoque souvent à ce niveau une démarche d’information, de sensibilisation (notamment aux petits gestes économiseurs), ainsi qu’une démarche d’investissement autour de la performance énergétique du logement. Mais ça ne nous dit rien des objectifs que l’on poursuit. Nous avons souhaité, au départ des entretiens avec les personnes en précarité et avec les professionnels de l’accompagnement, reprendre  le travail de Pierre Bourdieu. Ce sociologue travaille plus en amont et définit des violences de structure – en énergie on peut penser à la libéralisation des marchés, à l’état du bâti – débouchant sur des violences d’interaction entre individus comme par exemple les discours normatifs des travailleurs sociaux ou les abus des propriétaires bailleurs qui ne respectent pas leurs obligations à l’égard du locataire, même s’ils savent qu’ils sont dans l’illégalité, parce qu’ils savent que le locataire n’osera pas réagir de peur de perdre son logement..

Des formes de violences qui vont engendrer des violences de réponse qui sont celles qui nous préoccupent particulièrement ici. Des violences que les démunis vont exercer contre eux-mêmes en s’imposant certaines privations plutôt que d’aller chercher une aide à laquelle ils ont droit. Prévenir, selon Bourdieu, c’est empêcher ces violences de réponse en faisant en sorte que les publics concernés recourent effectivement à leurs droits. A se poser aussi la question de savoir si les tarifs sociaux tels qu’ils sont organisés aujourd’hui permettent réellement d’éviter certaines privations « volontaires ». A s’interroger aussi sur le sens des compteurs à budget dans la mesure où ils contraignent objectivement les gens à se priver ou renoncer à une aide en se donnant l’illusion de se débrouiller sans aide extérieure. En s’infligeant soi-même les privations dites « indispensables ». Cela nous semble un regard pertinent et nécessaire sur les politiques menées actuellement qui considèrent l’énergie comme une marchandise et non un droit…

2 minutes tout compris - Précarité énergétique par eSET-bourgogne

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Débats
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