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Nucléaire et climat : sortir du brouillard (de chiffres)

L’énergie nucléaire constitue-t-elle - ne fut-ce qu’à titre transitoire – une solution pour maîtriser nos émissions de CO2 ? Parions que la question hantera  la Conférence  climatique de Paris (COP21), dans un brouillard chiffré savamment entretenu. Analyse et interview pour y voir clair.

Depuis quelques mois, le lobby nucléaire tend à présenter pour acquise la quasi absence d’émissions de gaz à effet de serre (GES) des centrales nucléaires. Et donc, par raccourci, à conforter leur position d’arbitre dans la transition vers une économie décarbonée. De quoi justifier par là non seulement le maintien de la filière nucléaire, mais aussi sa prorogation, voire sa montée en puissance dans le mix énergétique des années à venir. Une manière aussi pour l’industrie nucléaire de réaffirmer son rôle de leader technologique dans le débat énergétique.

Pour ce lobby, la Conférence climatique de Paris présente une occasion rêvée alors que le « World Nuclear Industry Status Report 2015 » confirme le déclin de l’industrie nucléaire, la stagnation des implantions de nouvelles unités (65 réacteurs en construction au premier janvier 2015, soit quatre de moins que l’année précédente) et des retards accumulés sur trois chantiers sur quatre. On voit bien l’intérêt pour les opérateurs industriels impliqués de profiter de l’occasion climatique pour faire un peu de « gonflette ».

Pas de quoi cependant se faire plus grosse que le bœuf puisque, comme le rappelaient les organisateurs, l’énergie nucléaire représente à peine 2,6% de l’énergie finale dans le monde et seulement 10% de l’électricité.


Pour mieux situer l’enjeu « nucléaire et climat », nous avons interviewé Yves Marignac (photo), directeur de l’Agence d’information WISE-Paris, spécialisée en énergie et créée en 1983. Cette agence a récemment menée une étude de synthèse sur ce thème à la demande de plusieurs associations : les Amis de la Terre, France Nature Environnement, la Fondation Heinrich Böll, Greenpeace, le Réseau Action Climat France, Sortir du Nucléaire et Wise Amsterdam (organisme indépendant de WISE-Paris). Cette étude sera bientôt publiée et une première présentation en a été faite au Parlement européen le 2 septembre dernier.

Jean Cech (Renouvelle) : Selon vous, le choix du nucléaire, en dépit de ses faibles émissions de GES, retarderait une transition vers un mix énergétique décarboné. Vous évoquez une sorte d’écran de fumée…

Yves Marignac : Lorsqu’on évoque la contribution du nucléaire à la réduction des émissions de GES, il y a deux angles à prendre en compte. Le premier angle consiste à tenter de mesurer directement cette réduction par kWh d’électricité nucléaire. Le deuxième angle s’efforce de regarder de manière globale dans quelle mesure le nucléaire, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a pu influer au fil du temps sur l’ensemble des émissions. Sur le premier point, l’argument nucléaire tend à considérer que la production d’un kWh nucléaire n’émet pas de CO2 et remplace nécessairement un kWh de charbon. Cette vision est réductrice. L’absence d’émission du nucléaire ne correspond pas à la réalité, puisque, en disant cela, on ne prend pas en compte les émissions liées au cycle de vie du combustible nucléaire : extraction du combustible, transport, etc.  Les études montrent que, selon le périmètre considéré, le contenu en CO2 peut s’avérer relativement important. Selon une étude méta qui date déjà de quelques années, cela peut aller de quelques grammes de CO2 à plusieurs centaines de grammes, la médiane se situant à 66 gCO2 par kWh. Le GIEC évoque, lui, une fourchette de 4 à 110 gCO2/kWh. (NDLR : A titre de comparaison, une turbine gaz vapeur émet 456 gCO2/kWh).

J.C. : Le lobby nucléaire conteste-t-il ces émissions liées au cycle de vie ?

Y.M. : Pas formellement. Mais dans sa communication, il préfère considérer qu’elles sont de l’ordre de quelques grammes et que, dès lors, dans la comparaison avec des sources fossiles, il est plus simple de parler de zéro émissions, ce qui n’est pas correct.

Lorsque l’on se lance dans des calculs plus élaborés sur le gain en carbone, il serait plus raisonnable d’adopter une valeur de l’ordre de 50 grCO2/kWh qui est la moyenne proposée par le GIEC pour le nucléaire. Après quoi, il faut faire la comparaison avec les émissions qui auraient été évitées sans le nucléaire. En privilégiant ce qui tient au besoin effectif d’énergie : il ne faut jamais oublier que la première source d’économie d’émissions reste la réduction de la consommation d’énergie. On estime que, à confort équivalent, ce potentiel là se situe actuellement à 30% de l’énergie consommée dans le monde. Par comparaison aux 2% que représente le nucléaire, c’est loin d’être négligeable.

J.C. : Reste que, dans la situation belge et européenne, l’argument de l’industrie nucléaire n’est pas sans fondement : en cas de sortie du nucléaire, ces centrales peuvent se voir remplacées, à titre transitoire, par des sources plus émettrices comme le charbon ou le gaz.

Y.M. : C’est vrai que si on remplace un système basé uniquement sur le charbon par du nucléaire, le gain en CO2 est considérable. Mais si on remplace un système à majorité renouvelable par du nucléaire, le gain est à peu près nul. Or dans son évaluation des économies de CO2 liées à sa filière, l’industrie nucléaire ne prend pas en compte l’évolution du contenu en CO2 du mix électrique hors nucléaire. Lorsqu’on observe l’évolution actuelle, on se rend compte qu’il y a à la fois un progrès considérable en matière d’efficacité des centrales thermiques et donc sur le contenu carbone de l’électricité carbonée, et une progression considérable des énergies renouvelables. Le contenu carbone du mix électrique tend à diminuer.

"Le contenu carbone du mix électrique tend à diminuer, grâce à la meilleure efficacité des centrales thermiques et à la progression considérable des énergies renouvelables. L'industrie nucléaire n'en tient pas compte." Yves Marignac.

On peut dire aujourd’hui qu’un kWh nucléaire efface environ 550 gr de CO2. Mais si on regarde le mix électrique sur la durée, on se rend compte de trois éléments :

1) Par rapport à l’ensemble des émissions de CO2 liées à l’énergie, le nucléaire permet tout au plus d’en éviter de l’ordre de 4%. Ce qui est loin d’en faire l’alternative « climatique » qu’elle revendique.

2) Si on observe l’impact du parc nucléaire depuis sa naissance – en 60 ans, 400 réacteurs ont été mis en service – on constate qu’il n’a jamais réussi à freiner l’explosion des émissions de GES due à l’utilisation accrue de sources fossiles. Finalement, il n’a fait que profiter d’un modèle énergétique intrinsèquement insoutenable sans jamais constituer une alternative à ce modèle.

3) Si on regarde la contribution annuelle du nucléaire à une maîtrise des émissions, on constate qu’on est passé d’un pic à 6% il y a une quinzaine d’années pour redescendre aux 4% actuels. Ce qui tend à démontrer que dans les dynamiques énergétiques d’aujourd’hui, les facteurs déterminants sont la maîtrise de la consommation et la montée du renouvelable et non pas la contribution du nucléaire au recul des émissions. On voit bien que, au niveau mondial, le nucléaire n’est et ne peut être – dans la mesure notamment où il ne sert qu’à produire de l’électricité – qu’un moyen très marginal de lutter contre l’effet de serre.

"En 60 ans, 400 réacteurs nucléaires ont été mis en service dans le monde sans jamais réussir à freiner l'explosion de nos émissions de CO2 due à l'utilisation accrue de sources fossiles." Yves Marignac.

J.C. : L’industrie nucléaire fait de plus en plus valoir l’émergence de centrales nucléaires de nouvelle génération. Il y aurait un nouveau nucléaire, plus sûr et moins cher, qui changerait complètement la donne. Qu’en pensez-vous ?

Y.M. : Dans le paysage que je viens d’évoquer, le nouveau nucléaire, à l’instar de l’EPR en Europe, est clairement dépassé par l’éolien depuis quelques années déjà, et désormais par le photovoltaïque. Le développement de ces  énergies renouvelables est la seule dynamique positive actuelle sur les émissions. Au niveau des coûts, les chiffres aussi sont sans appel.

En France, où on construit l’EPR à Flamanville, le coût de production projeté était de 28 euros par MWh, ce qui avait motivé la décision d’investir. Compte tenu des surcoûts annoncés par la suite et des retards accumulés, ce coût est passé à plus de 100 euros le MWh. Et on ira sans doute encore au-delà (NDLR : le coût de production actuel de l’éolien est de 60 à 80 euros le MWh et tend à décroître).

J.C. : On pourrait comprendre que ces suppléments de coût tiennent à la nouveauté de la technologie et qu’à terme on rejoindra le coût initial…

Y.M. : Sauf que l’EPR proposé au Royaume Uni s’avère encore plus cher. Lorsqu’au début des années 2000 on avait envisagé la construction d’un deuxième réacteur de nouvelle génération en France, EDF avait averti que, pour ce deuxième EPR, le montant initial serait plus élevé, de l’ordre de 10%, par rapport au premier. C’est vrai que les têtes de série sont théoriquement plus chères que ceux qui suivent. C’est vrai aussi que l’évolution continue des contraintes de sûreté tend à gonfler les coûts. Il faut toujours tenir compte du contexte. Mais constatons ensemble que l’effet de série n’existe pas dans le nucléaire, sauf si l’on construit de très grandes séries dans un seul pays, comme la France l’a fait dans les années 80.

J.C. : Où comme la Chine est occupée à le faire…

Y.M. : Pour le moment, la Chine ne construit pas de très grandes séries. Elle construit beaucoup de réacteurs en testant des designs différents et en testant les technologies de différents constructeurs. Ce qui lui occasionne par ailleurs pas mal de problèmes et des retards conséquents.

J.C. : Reste que ces nouveaux réacteurs seraient plus sûrs…

Y.M. : Sur le papier, ils le sont. Ce qui ne les empêche pas d’être dangereux. C’est le cas pour l’EPR qui intègre une sûreté renforcée dans sa conception mais qui, par sa puissance – c’est le plus grand réacteur du monde –, concentre le plus de dangers.

Il reste par ailleurs énormément de questions en suspens sur la qualité des dispositifs de sûreté associés et sur la qualité des éléments. Notamment la cuve qui suscite actuellement de gros débats au niveau des autorités de sûreté nucléaire. Sans parler des atteintes à la sûreté qui peuvent provenir d’une évolution de l’environnement à trois niveaux :

1) celui des changements climatiques avec l’accélération de l’amplitude et de la fréquence des événements extrêmes susceptibles d’entraîner des dommages cruciaux (NDLR : La montée du niveau de la mer associée à des événements de tempête pourrait avoir des conséquences dramatiques sur les sites nucléaires en bord de mer).

2) Il y a évidemment le risque terroriste aujourd’hui avéré.

3) Il y a enfin le facteur humain. Les impératifs économiques où la rentabilité des installations impose de plus en plus de minimiser les dépenses, notamment en matière de maintenance, exercent la pression que l’on sait sur la sous-traitance, ce qui augmente le risque humain.

Car le vieillissement des installations est bien réel. Il ne concerne pas seulement les éléments essentiels comme la cuve, mais aussi des éléments plus diffus : canalisations, pompes, équipements électriques… La complexité d’une installation nucléaire est telle que, globalement, la vérification de la conformité repose fortement sur des contrôles par sondage. On ne teste pas tout, mais un type seulement de dispositifs, ou tous les dispositifs mais alors de manière aléatoire. On sait que dans les accidents, mis à part l’élément déclencheur qui est souvent un événement exceptionnel, il y a aussi une part qui tient à un enchaînement de petits dysfonctionnements. D’autant que la culture de sûreté s’érode elle aussi sous l’effet de ces facteurs.

J.C. : Dans ce contexte, comment apprécier la sortie allemande du nucléaire ?

Y.M. : Au départ, on a beaucoup critiqué cette démarche en proclamant qu’elle serait dévastatrice par rapport aux enjeux climatiques. Je n’ai cessé de répéter que, dans son volet « électrique », la stratégie allemande était tout à fait cohérente. Il y a eu des effets négatifs comme la remontée des prix du gaz par rapport au charbon suite à l’irruption des gaz de schiste aux Etats-Unis, qui a relancé pendant un ou deux ans la production des centrales à charbon, mais cela reste des épiphénomènes. La tendance est bonne, et elle confirme le rôle déterminant des économies d’énergie et des énergies renouvelables. Le point faible de la transition énergétique allemande se situe à l’évidence du côté des transports et les événements actuels concernant VW ne font que le confirmer.

 

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Débats
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