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Frédéric Chomé (Citizens reserve): « Nous proposons aux citoyens d’agir sur les prix du marché »

Dans le tohu-bohu autour des risques de pénurie d’électricité pour les hivers à venir, un projet citoyen émerge ces jours-ci : Citizens reserve. Une réserve de clients interruptibles issus de la société civile et qui sera à disposition des opérateurs de marché. Son initiateur, Frederic Chomé, spécialiste et fin connaisseur du marché énergétique, s’en explique.

Jean CECH (Renouvelle): On se perd un peu ces jours-ci dans toutes ces déclarations et propositions tournant autour du « black out » et des délestages...

Frédéric Chomé (Citizens reserve): C’est vrai, plus personne n’y comprend plus rien.

J.C. : Et vous voilà avec « Citizens Reserve »…

F.C. : Quand j’ai entendu, il y a quelques semaines, un décideur politique dire que les citoyens allaient devoir se serrer les coudes, cela m’a fait bondir. On est dans un marché hyper compétitif, les prix qu’on annonce affolent tout le monde. Pour le citoyen, ils atteignent à peu près 10 à 20 fois plus que la ressource qu’on peut acheter. Ce qui veut dire que, dans la chaîne de production et de fourniture d’électricité, énormément de gens se rémunèrent au passage. Et voilà qu’on dit aux citoyens : serrez-vous les coudes pour qu’on puisse avoir une garantie de continuité d’activité économique. Tout cela parce que le marché est ce qu’il est et qu’on n’a fait aucun effort structuré de gestion de la demande. Le marché a pris toute une série de dispositions pour s’organiser – moyens de production différenciés, agrégations, … -, mais on reste avec un problème de pointe du soir qui, en définitive, ramène tout cela à une question de citoyen dans leur comportement chez eux, au bureau, dans les magasins, etc. C’est à eux qu’on est contraint de s’adresser si l’on veut obtenir plus de souplesse. Or on ne l’a jamais fait de manière structurée et certains pensent même que ce n’est pas faisable.

J.C. : Pourquoi ?

F.C. : Parce qu’on a une vue techno-centrée du marché de l’électricité. On a donc organisé un plan de délestage et on s’efforce de réfléchir sur la manière de le gérer. Ce qui m’affole, c’est qu’on est en plein « self fulfilling prophecy »  (prophétie autoréalisatrice). On dit aux citoyens « faites des efforts, on va vous mettre des indicateurs de couleur pour que vous puissiez savoir quand et comment les mettre en œuvre et ça devrait marcher », mais, en parallèle, aucun système prédictif de cette baisse de consommation n’est mis en œuvre par le gestionnaire de réseau. Personne n’a  vraiment anticipé la réduction de consommation globale potentielle de tous les citoyens non « télémesurés ». D’où cet inquiétant climat de flou et d’incertitude, qui nous garantit des délestages en cas de pénuries sur le réseau électrique car Elia n’aura aucune information de la part des consommateurs qui « se serrent les coudes » ni de manière anticipative, ni en temps réel.

J.C. : Comment y échapper, selon vous ?

F.C. : Mon idée est de fédérer les bonnes volontés citoyennes dans un modèle d’agrégation. De réunir des paquets de demande délestable, de manière à pouvoir les proposer aux acteurs de marché contre une rétribution qui reviendra à terme aux citoyens d’une manière ou d’une autre : sous forme financière, d’aide, d’accompagnement, comme on voudra. Sachant que, s’il s’agit de rémunération, cela implique bien sûr une obligation de résultat, à savoir éviter les délestages.

J.C. : C’est l’idée, mais réunir quelques dizaines de milliers de citoyens sur une démarche comme celle-là ne se concrétise pas du jour au lendemain. Comment comptez-vous vous y prendre ?

F.C. : Effectivement. Il faut y aller progressivement. La finalité de l’hiver qui vient c’est de montrer que, quand un nombre important de citoyens se mettent ensemble pour réduire à un moment donné leur demande, ils sont capables – si on leur explique bien ce qu’on attend d’eux et la manière dont cela va se passer – d’arriver à  des résultats importants, anticipables et mesurables. Concrètement, tous les fournisseurs vont faire comme de coutume leurs prévisions à J -3, J -2, J -1, Elia va faire les réglages nécessaires pour maintenir l’équilibre. Si nous proposons 300 ou 400 MW de réserve délestable et activable sur base d’alertes en J -1, et que, le Jour J, Elia constate qu’effectivement tous les citoyens engagés ont rempli leur « contrat » la démonstration sera faite de l’utilité de notre action collective.

J.C. : Quelle est actuellement la réaction des acteurs – partenaires de la future réserve, acteurs de marché, clients potentiels… – à cette proposition ?

F.C. : Au niveau des citoyens partenaires « contributeurs » – il ne s’agit pas seulement de ménages isolés, mais aussi çà et là d’activités économiques (tertiaire, commerce, PME) – la mobilisation est encore trop récente pour pouvoir l’évaluer, mais les retours sont très positifs. Je ne leur demande pas non plus de vivre dans le noir, mais de tenter une expérience citoyenne nouvelle sur des périodes très courtes et quelques fois dans l’année. Du côté des acteurs de marché, j’ai vu pas mal de monde, et je sens leur réaction très mitigée.

Chacun souligne très logiquement qu’il faut pouvoir mesurer la réduction pour pouvoir y mettre un prix. Cela implique dans un contexte d’effacement de chausser de nouvelles lunettes par rapport à celles qu’on utilise depuis 150 ans en se focalisant sur le MW produit. Et s’agissant du consommateur résidentiel dont on sait qu’il est responsable de plus de 50 % de la consommation à la pointe, son profil de consommation ne permet pas de faire des prévisions assez fines. Même avec des compteurs télémesurés, vous ne saurez pas ce qu’il va consommer dans une heure et demie. Nous pensons qu’il est possible par contre de définir avec une certaine précision des profils d’effacement, de calculer à partir de là une capacité d’effacement quart horaire et de la mettre à la disposition du marché. Il faudra passer par des expérimentations réelles pour évaluer notre capacité d’effacement réelle et affiner nos prévisions, mais nous restons confiants.

J.C. : Comment comptez-vous vous y prendre ?

F.C. : En termes de planning, je me donne 60 jours pour obtenir les 400 premiers MW effaçables. Cela démontrerait que notre action a réellement un impact et constituerait un effet de levier suffisant pour pouvoir présenter une offre crédible. Tout mon travail dans un premier temps est de structurer le pool de citoyens disposés à interrompre leur consommation de manière volontaire de sorte à ce qu’ils prennent leurs responsabilités le jour dit. Passées les fêtes de fin d’année, nous ferons un test. On se mettra en situation réelle, un jour « vert » pour éviter tout problème, et on demandera aux gens de jouer le jeu comme s’il s’agissait d’une situation réelle un jour « rouge ». Les opérateurs seront bien-sûr avertis.

J.C. : Quel est, en définitive, votre objectif ?

F.C. : Notre offre de base est de constituer, pour le compte du citoyen, une réserve stratégique de clients interruptibles. Le but est de pouvoir agir sur les prix de marché pour qu’on n’active pas la réserve stratégique, puisque celle-ci n’est activée que lorsque le prix de marché dépasse 3 000 euros. à nous de tenir à l’oeil les prix Belpex et de demander à notre pool d’agir dès qu’ils atteignent un certain  seuil pour faire baisser la pression. De la sorte, on agit sur les prix de marchés et on fait baisser la facture des citoyens.

J.C. : Si tout cela s’avère concluant, qu’est-ce que vous allez bien pouvoir vendre et à qui ?

F.C. : Il y a sur le marché des fournisseurs qui sont aujourd’hui aux abois. Ils disposent de très peu de réserve de production et doivent faire face à une consommation qui dépasse largement leur production. Ils se retrouvent donc fréquemment dans un scénario de pénurie d’énergie, obligés de payer au prix fort une électricité complémentaire et à subir des coûts de « balancing » insupportables. L’objectif est de pouvoir leur dire : sur le périmètre de votre ARP (1), nous disposons de autant de clients interruptibles que nous pouvons mobiliser à votre demande en cas de besoin pour vous aider. C’est d’abord une offre aux ARP avant d’être une offre aux gestionnaires de réseau qui considèrent que ce n’est pas leur rôle. Notre démarche s’adresse aussi de manière plus indirecte aux gestionnaires politiques qui n’ont aucun intérêt à multiplier les délestages.

J.C. : Et si, au bout de vos 60 jours vous n’arrivez pas à réunir vos 400 MW ?

F.C. : Une saison hivernale, c’est peut-être trop court, c’est vrai, d’autant qu’on démarre assez tardivement dans la saison. Mais je crois qu’on n’abandonne pas un projet pareil au bout de soixante jours. Si je prends l’exemple des agrégateurs industriels, cela a aussi pris pas mal de temps avant que la sauce ne prenne. J’en connais qui ont commencé avec moins de 15 MW interruptibles et qui ont mis près de trois ans à se constituer une légitimité. Je ne m’attends pas à être accueilli comme le messie.

(1) Sur le réseau d’électricité belge, chaque point d’accès – de prélèvement et d’injection – relève de la responsabilité d’un ARP (« Access Responsible Party » ou responsable d’accès) qui doit s’assurer que tous les prélèvements et toutes les injections dans son portefeuille de clients soient en équilibre sur une base quart-horaire.

 

 

 

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