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Désinvestir les énergies fossiles ?

En dépit de leurs engagements climatiques, les Etats continuent à soutenir massivement les énergies fossiles. Désinvestir ce secteur permettrait de dégager les fonds indispensables pour assurer une transition vers une société bas carbone. Le mouvement "Divest" est lancé !

Selon le Fonds Monétaire International, les énergies fossiles ont bénéficié en 2015, de 4.740 milliards d’euros d’aides publiques (subventions, fiscalité avantageuse).

Les secteurs du pétrole, du gaz et du charbon drainent aujourd’hui en bourse plus de 5.000 milliards de dollars à travers le monde. Ces chiffres officiels sont sans appel au moment où la communauté internationale mendie à Paris une centaine de milliards par an pour lutter contre les changements climatiques et ses conséquences imputables pour une large part aux…. énergies fossiles ! Cet enjeu mobilise désormais une campagne mondiale en faveur du désinvestissement des énergies fossiles ("Divest").

Parti voici 5 ans du campus du Swarthmore College (Philadelphie, Etats-Unis), le mouvement s’est peu à peu étendu aux plus prestigieux campus américains comme Stanford ou Harvard et gagne depuis peu toute l’Europe, notamment Oxford et Glasgow. Sa pression s’exerce tout spécialement sur le monde financier (en particulier les fonds d’investissement) et industriel (les compagnies minières, pétrolières et gazières). Avec un credo prioritaire : les valeurs liées aux énergies fossiles sont désormais toxiques pour le marché. Pourquoi ? Parce qu’elles reposent sur des actifs qui sont promis tôt ou tard à perdre toute rentabilité vu que 80% d’entre eux devront sans doute rester enfouis dans le sol de la planète. On parle ici d’une bulle carbone dont l’explosion pourrait faire des ravages.

Pour l’heure, plus de 180 institutions à travers le monde se sont engagées à désinvestir, ensemble, 50 milliards $ d’actifs dans les énergies fossiles (44 milliards €), au bénéfice d’une économie bas carbone, comme en témoigne la première Journée mondiale du désinvestissement fossile (Global Divestment Day).

La première Journée mondiale du désinvestissement fossile (les 13 & 14 février 2015) a mobilisé plus de 180 villes, campus et institutions qui, ensemble, se sont engagées à désinvestir 50 milliards $ d'actifs dans les énergies fossiles au bénéfice d'une économie bas-carbone.

« Depuis le début du mouvement de protection du climat, aucune stratégie n’a eu autant de retentissement », assure la journaliste et essayiste canadienne Naomi Klein dans son dernier ouvrage, Tout peut changer (Actes Sud).

Sous la pression d’une opinion publique de plus en plus mobilisée, de nombreuses banques se sont engagées à se retirer progressivement des projets trop connotés « énergies fossiles ».  Chez nous, le mouvement est encore timide, mais il semble de plus en plus difficile pour les investisseurs d’ignorer la nouvelle boussole qui pointe le risque climatique. « Une révolution tranquille est en cours, menée par ceux qui gouvernent le système financier, souvent en collaboration avec les acteurs du marché », notait récemment à Lima un responsable du PNUE. Et notre confrère Claire Guélaud de relever dans le Monde (15/10/2015) : « Le plus rassurant, peut-être, dans cette évolution, est que le système financier change pour des raisons de business. L’assurance et la réassurance sont en pointe, qui ont vu leurs bilans touchés, ces dernières années, par l’augmentation du nombre et de l’intensité des catastrophes naturelles. ».

Autre signe intéressant : le lancement récent en Grande-Bretagne du premier fonds de pension entièrement dédié aux énergies renouvelables (lire l'article du Sun & Wind Energy).

En Belgique, le Réseau Financité mène une campagne baptisée « Ma banque ? 0% carbone ! ». Bernard Bayot (photo) nous en explique les enjeux.

« Le boycott peut se révéler un levier déterminant pour le désinvestissement fossile »

Jean Cech (Renouvelle) : S’agissant des banques et du secteur financier, au vu des crises financières que nous avons connues, ne doit-on pas craindre une nouvelle forme de green washing lorsqu’elles parlent de « désinvestissement fossile » ?

Bernard BAYOT (directeur du Réseau Financité): Il faut d’abord constater que le secteur financier n’est pas ici le seul à la manoeuvre. On évoque des universités, des journaux comme le Guardian, des congrégations religieuses, des fonds publics aussi. Mais c’est vrai, quand le Guardian ou une congrégation religieuse déclare ne plus investir dans les énergies fossiles, personne n'est en mesure de vérifier qu’ils tiennent parole. Ce sont des déclarations. Mais ce n’est pas le plus important parce qu’on évoque des montants qui, au regard de la crise climatique, ne sont que des gouttes d’eau dans l’océan. Ce qui compte, c’est qu’un mouvement de boycott s’est mis en marche. Je fais souvent le parallèle avec le mouvement de boycott international qui s’est développé lors de l’apartheid en Afrique du Sud. La logique est très similaire. Elle est d’ailleurs aussi née sur des campus américains.

J.C. : Sauf que dans le cas de l’apartheid, le boycott portait sur des produits très identifiables au niveau de la population : des pommes, du vin, etc.

B.B. : Ce boycott ciblait des activités industrielles et financières bien réelles et très diversifiées mais pas toujours facile à cibler. Alors qu’ici, la cible est clairement identifiable : ce sont des activités pétrolières, minières, gazières, etc. Mais ce n’est pas vraiment la question. Le parallèle avec l’Afrique du Sud est surtout là pour témoigner que de telles actions peuvent aboutir, alors que les actions militantes ou diplomatiques exercées pendant de longues années ont pu sembler sans effet.

J.C. : Qu’est-ce qui rend l’arme du boycott plus forte dans ces situations ?

B.B. : Je crois qu’il y a d’abord l’atteinte à l’image de marque. On a bien vu que les entreprises visées réagissent assez rapidement. Voyez sur le plan climatique les réactions de BP ou de Shell. On voit bien que la valorisation boursière d’une entreprise est étroitement liée à son image. Les multinationales y sont extrêmement attentives. Je me souviens de la campagne menée il y a des années par OXFAM et visant à rendre les nouveaux médicaments anti-sida plus abordables dans les pays les plus touchés, qui sont  souvent aussi les plus pauvres. Les actions militantes ont été pratiquement sans effet jusqu’au jour où l’un des plus importants fonds de pension américains qui ne représentait que peu de chose dans le capital des laboratoires pharmaceutiques visés (NDLR : GSK) a eu une réaction qui a tout changé. Il n’a fallu qu’une petite phrase dans un communiqué de presse du Fonds disant sa préoccupation vis-à-vis de l’attitude des laboratoires pharmaceutiques face à l’épidémie de sida. Tous les laboratoires concernés ont opéré des baisses de prix dans les semaines qui ont suivi. A côté de cela, il y a l’effet de levier économique qui, si le boycott perdure et se développe, peut renchérir le financement des entreprises visées par le simple jeu de l’offre et la demande. Faute de candidats investisseurs, les prix vont commencer à monter.

J.C. : Et c’est ce qui est en train de se passer chez nous ?

B.B. : Pas encore. On en est au tout début. Les montants concernés sont certes déjà importants (2.600 milliards de dollars sont concernés par les engagements de désinvestissement), mais ils doivent encore croître. Un certain effet boule de neige est amorcé.

J.C. : En Belgique également ?

B.B. : Je n’ai pas le sentiment que notre pays soit pour l’heure un fer de lance en la matière. Cela ne fait qu’une grosse année que notre vieille Europe s’y est mise. Les campagnes qui ont commencé sont loin encore d’avoir la même ampleur que dans le monde anglo-saxon. Il n’y a pas non plus en Belgique de gros acteurs en présence, comme de grands fonds de pension ou des groupes de presse très influents à l’instar du Guardian au Royaume-Uni.

J.C. : Quelle est alors votre stratégie ?

B.B. : Nous avons orienté notre action vers les banques considérant que l’effet de levier se fera via les particuliers qui, en Belgique, ont presque tous un peu d’argent sur un compte d’épargne. Ils n’ont aucune transparence sur la manière dont ces fonds sont utilisés et aucune influence sur ces choix. D’où notre campagne « La banque 0% carbone ! » qui pousse les citoyens à interpeller leur banque en demandant que leur argent ne serve plus à soutenir les énergies fossiles.

J.C. : Autrement dit : si vous ne changez pas, je change… de banque. Mais on dit le Belge très fidèles en matière bancaire…

B.B. : Effectivement. Mais la vraie difficulté, c’est qu’il n’y a pour le client pratiquement aucune alternative. Aucune banque en Belgique n’a jusqu’ici pris l’engagement de ne pas investir dans l’industrie charbon-pétrole-gaz. Le premier objectif, c’est donc d’obtenir de tels engagements du secteur financier.

J.C. : Et il en prend le chemin ?

B.B. : Pour l’instant, c’est clair qu’on est loin du compte. A titre d’exemple, nous avons participé la semaine dernière à un débat à la RTBF sur le sujet, où était présent un représentant de Febelfin, la fédération du secteur financier. De toute évidence, les banques estiment qu’en tant que secteur économique, la question du désinvestissement carbone n’est pas leur problème, mais celui des pouvoirs publics. Plus récemment encore, nous avons organisé une table ronde sur la question à laquelle nous avons convié les quatre principales banques. Aucune n’a accepté l’invitation.

J.C. : La finance éthique est pourtant désormais présente dans le portefeuille de toutes les banques…

B.B. : Jusqu’ici, il n’y a que deux banques qui ont fait des investissements éthiques un véritable axe stratégique : Dexia au début des années 2000 suite au mariage avec la BACOP historiquement pionnière en la matière. En quelques années, Dexia avait occupé 80% du marché des financements éthiques… avant de renoncer quelques années plus tard. Puis il y a eu KBC, qui elle aussi a abandonné la partie après quelques années. Aujourd’hui, plus aucune banque ne fait des fonds étiques un axe majeur de sa stratégie. Chacune les a gardés en vitrine parce que la demande est là, mais aucune politique incitative n’y conduit les clients …qui sont pourtant demandeurs, d’après les enquêtes récentes, à raison d’une personne sur deux. Ce qui m’amène à penser que c’est plutôt une question d’offre que de demande.

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