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« Le photovoltaïque est appelé à être commercialisé comme un service intégré »

Gaëtan Masson (Becquerel Institute) vient de publier un rapport sur l’état du marché mondial du photovoltaïque. Chute des prix, compétitivité des technologies, service intégré, ... Entretien sur une filière en pleine évolution.

Gaëtan Masson est directeur et co-fondateur du Becquerel Institute, bureau d’études spécialisé dans les énergies alternatives et le photovoltaïque (PV). Il fut aussi consultant Industrie & Marché au sein de Solar Power Europe, l’association européenne de l’industrie du photovoltaïque. Et il vient de publier un rapport sur l’état du marché mondial du photovoltaïque. Entretien.

Jean Cech (Renouvelle) : Comment se porte aujourd’hui le marché du photovoltaïque d’un point de vue mondial ?

G.M. : Si l’on compare la situation de ce marché il y a une dizaine d’années à celle que nous connaissons aujourd’hui, on constate qu’on est plutôt dans une période relativement faste. Voilà dix ou douze ans, on en était à 1 GW par an en termes de capacité installée au niveau mondial. L’an passé, on était un peu en dessous des 50 GW. Et on table sur 60 à 65 GW cette année.

J.C. : Nous étions nombreux à être restés sur l’impression de déroute de ce secteur suite à la désaffection qu’il avait connue et aux différentes remises en cause des soutiens publics voici quelques années. On avait l’impression que l’ensemble du marché en était resté un peu groggy…

G.M. : Il est effectivement assez intéressant de comparer la vision qu’on peut avoir de ce marché dans certains pays européens à celle qui prévaut dans la réalité mondiale actuelle. L’image d’un marché sérieusement diminué depuis le pic 2011-2012 continue à prévaloir en Europe. Le décalage est saisissant avec un marché mondial dont la progression est aujourd’hui considérable. Tiré par la Chine bien sûr, mais aussi par le Japon, par les États-Unis et maintenant par l’Inde. Sans compter toute une série de pays comme le Canada, la Corée, l’Australie, voire la Thaïlande ou la Turquie. En réalité, on est passé d’une situation où le marché était dominé par deux ou trois pays européens – Allemagne, Espagne, Italie…– à un marché quasi global ou tout au moins largement internationalisé. Mais vous avez raison, dans bien des pays européens, il apparaît encore plutôt groggy.

J.C. : Comment expliquez-vous cette évolution ? On a beaucoup parlé, à une époque pas si lointaine, d’un dumping de la Chine, désireuse de dominer ce marché à tout prix. Elle aurait renoncé à ses ambitions au profit d’autres acteurs ?

G.M. : Tout cela mérite d’être nuancé. Il y a eu dumping, cela ne fait aucun doute. Et d’ailleurs les prises de position européennes et américaines ont été claires à ce niveau. Mais il y a surtout eu une série d’avantages indus – prêts à taux très bas, mise à disposition de terrains,… – qui ont permis les investissements massifs des entreprises chinoises au bon moment. Ce qui n’a pu se faire à la même échelle en Europe. D’où la rapidité avec laquelle les Chinois ont pu disposer de capacités de production qui leur ont permis de prendre une longueur d’avance sur leurs concurrents en termes de production de masse. Grâce aux économies d’échelle qui y étaient liées.

J.C. : Et au niveau technologique ?

G.M. : Il faut bien avoir en tête que l’établissement dont viennent la plupart des responsables techniques des entreprises chinoises, c’est l’université de nouvelle-Galles du Sud (UNSW) en Australie (Sydney). C’est de là que sont partis nombre de responsables techniques d’entreprises chinoises du PV. En d’autres termes, la technologie elle-même est désormais globalisée.

J.C. : Mais dans le même temps, qu’en est-il du foisonnement de nouvelles technologies photovoltaïques dont on parlait voilà dix ans : couches minces, cellules amorphes, etc ? On dirait que tout cela est passé à la trappe. Seules restent les pistes silicium classique, monocristallin, polycristallin, etc.

G.M. : Au début de la présente décennie, tout le monde pensait, pour d’excellentes raisons techniques, que les couches minces prendraient certainement l’avantage en termes de coût. C’était sans compter les Chinois qui, grâce à la stratégie que je viens d’évoquer, ont permis au silicium cristallin de rester compétitif. Ca continue à bouger et il y a beaucoup de discussions autour des différentes technologies en lice. Les paris restent ouverts sur la technologie qui occupera finalement le marché.

J.C. : Avec toujours un dumping chinois et cette capacité industrielle extraordinaire dont ils se sont dotés ?

G.M : En partie, oui. Mais je ne suis pas sûr que ce soit le fait d’une stratégie délibérée. Les Chinois ont occupé le marché de la manière que l’on sait. Les unités de production et les centres de décision sont bien en Chine, mais avec des chercheurs et de l’argent qui ne sont plus forcément chinois. Je vous ai évoqué une université, j’aurais pu vous parler des investisseurs….

J.C. : Quel a été dans tout cela le rôle de la crise des années 2010 qui a provoqué la disparition de pas mal d’entreprises. Cet écrémage a fait le jeu des survivants, non ?

G.M. : Là aussi il faut mettre un bémol. En réalité, contrairement à ce qu’on a proclamé, il y a fort peu d’entreprises du secteur qui ont réellement disparu. Les technologies ont continué à progresser, les lignes de production ont souvent été rachetées, voire les usines elles-mêmes. Ce sont les noms qui ont disparu du paysage. Le marché a continué à croître et les acteurs qui, parfois, avaient accumulé des dettes importantes lors de la première phase de baisse des prix sur le marché, ont délocalisé et se refont une santé ailleurs.

JC. : Et la fameuse chute des prix que vous évoquez, où en est-elle ?

G.M. : Elle vient précisément de redémarrer après un palier. Et cela se produit sur fond d’un secteur et d’entreprises de plus en plus inquiets sur la capacité du marché à absorber l’augmentation de volume due aux nouvelles capacités de production. Je pense que certains ont cru que les arbres pourraient monter très vite jusqu’au ciel. Mais c’est oublier que les marchés nationaux du PV sont toujours d’une manière ou d’une autre contrôlés par les Etats, que ce soit via les soutiens publics ou le cadre réglementaire. Je crois qu’on a trop cru que le photovoltaïque allait fonctionner comme le secteur des télécoms ou internet. La baisse des prix a été très importante pendant quelques années, essentiellement sous une pression asiatique.

J.C. : Avec à la clé des produits low cost de piètre qualité comme on l’a longtemps soutenu ?

G.M. : Ça, je pense que ce n’est sans doute plus vrai. Si je prends le top dix mondial qui présente une majorité d’acteurs chinois, on peut difficilement considérer que c’est le reflet d’une baisse de qualité ou même d’un manque de qualité.

J.C. : Donc, sans ce soupçon entretenu sur la qualité, les prix bas vont jouer à plein ?

G.M. : En fait, il faut regarder de quel segment de marché on parle. S’il s’agit de celui des particuliers, les prix sont déjà relativement bas. Et ils sont déjà compétitifs. Même si le prix des modules baisse, l’effet restera relativement faible sur la facture finale. Par contre, il en va tout autrement si on considère les grosses installations au sol, relativement rares chez nous. On arrive déjà, dans les pays les plus ensoleillés à des prix de l’ordre de deux centimes d’euros par kWh. Ramené à des pays européens du sud de l’Europe, cela nous amène à 4 c€ dans le sud de l’Espagne. Cela fera 5 à 6 c€ en Allemagne. Là, on n’est plus très loin du prix du marché. Vu le faible niveau de marché en Europe par rapport aux besoins de transition énergétique, la baisse du prix des modules peut avoir un impact considérable.


Le Coût des grandes installations au sol devient compétitif.

J.C. : Et comment expliquez-vous que le marché reste si peu réactif en Europe ?

G.M. : Je crois que c’est tout simplement lié à une volonté très évidente des grands électriciens de ne plus perdre de part de marché. Ils ne s’en cachent pas. Il y a eu des pressions énormes de leur part pour ralentir au maximum le développement du PV en Europe. Et par peur de la nouveauté, nombre de politiques ont suivi. C’est en train de changer dans la mesure où les grands électriciens européens se rendent compte que cette évolution du PV est inéluctable. Déjà certains électriciens se lancent sur le marché du PV mais cela reste timide.

J.C. : Mais on en est donc encore dans nos pays dans une situation d’attentisme vis-à-vis du PV ?

G.M. : Le problème principal, c’est l’absence de réglementation favorable. Quand ce n’est pas l’élaboration délibérée de règles défavorables pour freiner le développement du PV. Comme par exemple sur la question de l’accès au réseau (lire notre article Quel tarif réseau pour les prosumers ).

J.C. : Quand on parle de baisse des prix, on évoque essentiellement celle des modules, en laissant de côté les autres composants. Qu’en est-il des onduleurs par exemple ?

G.M. : Le prix des onduleurs, qui a lui aussi un peu baissé, représente actuellement une quinzaine de pourcents dans le coût d’une installation. Il y a deux ou trois ans, on évoquait une durée de vie de l’ordre d’une dizaine d’années. Aujourd’hui, selon les fabricants, on tournerait plutôt autour de quinze ans. Mais je pense que cela ne joue que de manière assez marginale sur l’avenir du marché.

J.C. : Pourquoi ? Pour le particulier, le remplacement d’un onduleur au bout de 10 ou 15 ans, cela représente un débours qui est loin d’être négligeable…

G.M. : Parce qu’à mon avis, on va de plus en plus vers des services intégrés. Un prix qui comprendrait à la fois la fourniture, l’installation, la maintenance, le remplacement des onduleurs, le monitoring des installations, etc. Cela commence à se faire en Allemagne, c’est très courant aux États-Unis. Du photovoltaïque vendu comme un service en échange d’une redevance périodique. La logique de possession n’a plus beaucoup de sens.

J.C. : Restons dans la prospective. Comment voyez-vous l’évolution à venir du PV dans nos pays ?

G.M. : Toutes les études convergent en ce sens : la baisse des coûts va se poursuivre. Parce que le photovoltaïque n’est pas freiné partout comme il l’est chez nous. Au contraire. Toute une série de pays sont en train de libéraliser leur secteur électrique dans le but de pouvoir développer cette filière. On parle de 100 GW en Inde, de dizaines de GW en Amérique du Sud, en Afrique, etc. Dans la mesure où les facteurs économiques sont favorables, le prix va continuer à baisser. Je pense qu’on devrait pouvoir descendre jusqu’à peut-être 1 euro par Watt pour une installation résidentielle. Sachant qu’aujourd’hui, avec 1,5 euros par Watt, on peut produire de l’électricité à moins de dix centimes en Wallonie. Si on descend à 7 ou 8 centimes pour un particulier, on est gagnant. Cela ne sera plus qu’un simple problème de communication.

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Actualité Internationale
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