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Risque de délestage : des actions citoyennes chaque hiver?

La Belgique n’a finalement connu aucune coupure de courant cet hiver. Grâce notamment à une météo douce et venteuse. Le risque de délestage reste pourtant réel. Et la politique énergétique devra à nouveau miser sur l’action citoyenne, en s’appuyant sur les enseignements de la campagne « OFF ON ».

Le spectre du « black out » a largement hanté l’actualité de l’automne dernier. Un bilan s’impose, pour mieux se préparer à l’hiver prochain…

Au moment de l’alerte, quel est le contexte ? Trois réacteurs nucléaires sont à l’arrêt  - microfissures sur Doel 3 et Tihange 2, sabotage de Doel 4 – soit 3 000 MW indisponibles ; tandis que 12 centrales au gaz ont annoncé leur fermeture, car ne produisant plus le bénéfice espéré.

Elia, gestionnaire du réseau haute tension, avertit les autorités : en cas d’hiver très froid sur cette partie de l’Europe, la Belgique risque de manquer d’électricité aux pointes de consommation, en soirée. Les citoyens réalisent, stupéfaits, que leur service énergétique n’est pas fiable. S’en suit une cacophonie politique et médiatique puis des initiatives – notamment citoyennes – pour mieux agir sur la consommation d’énergie. Le 30 novembre, un incendie au réacteur de Tihange 3 provoque un arrêt temporaire. L’indicateur électricité évite de justesse de passer du vert (situation normale) à l’orange (risque de pénurie).

L’hiver s’est finalement déroulé sans coupures, grâce à trois éléments fortuits :

  • La météo fut particulièrement douce, avec un pic de demande en électricité le plus faible depuis 10 ans. Notre parc de production, même réduit, a pu couvrir une partie de cette faible demande. La Belgique a également pu compter sur des capacités disponibles chez nos voisins et a donc massivement importé de l’électricité de France et des Pays-Bas. En cas d’hiver froid, ces pays auraient probablement consommé eux-mêmes cette électricité. Par ailleurs, la météo venteuse a permis des records éoliens.
  • Les grèves de décembre dernier ont régulièrement ralenti l’activité économique et donc la consommation d’énergie.
  • Le redémarrage de Doel 4, le 19 décembre, a rétabli une capacité de 1000 MW sur le réseau, réduisant temporairement le risque de pénurie.

Sans ces trois éléments conjugués, Elia affirme que la Belgique aurait dû procéder à des délestages volontaires, sur certaines zones du territoire, durant quelques heures.

Des consommateurs à convaincre

En cas de risque de déséquilibre sur le réseau, l’activation d’unité de production s’avère souvent insuffisant. Il s’agit d’agir également sur la réduction de la demande d’électricité, comme l’ont démontrées les expériences en Bretagne, en Afrique du Sud et au Japon.

Suivant ces exemples, les autorités fédérales ont lancé en novembre dernier la campagne « OFF ON » invitant les citoyens à réduire leur consommation en cas d’alerte (lire notre article Consommation électrique : Le réveil citoyen).

Le message semble parfois difficile à faire passer. Le citoyen paie un service et on lui demande de s’en passer si nécessaire. Voilà qui heurte la logique habituelle du consommateur qui s’estime en droit d’obtenir ce pour quoi il paie. D’autant plus qu’il sait que c’est justement le petit consommateur qui paie l’électricité la plus chère au kWh.

« Sur les réseaux sociaux », explique Frédérique Henrottin, qui a géré la campagne pour Elia, « le commentaire négatif le plus fréquent était : Pourquoi est-ce à moi d’agir ? Je paie déjà mon électricité assez chère. C’est de la responsabilité du politique ou des grands industriels ! ». Certains postaient même des photos de bâtiments privés ou publiques éclairés la nuit, pour dénoncer l’inaction de ces secteurs.

Cependant, la grande majorité des questions et commentaires étaient neutres et s’intéressaient aux enjeux. « Les citoyens se sont rendus compte qu’il ne suffit pas d’appuyer sur un interrupteur pour avoir de l’électricité », poursuit Frédérique Henrottin. « Ils se disent prêts à agir mais pas seuls : Je ferai quelque chose si les autorités agissent aussi. Une action forte des autorités publiques aurait sans doute donné un signal auprès des citoyens. Mais la complexité des discussions entre Régions et Fédéral a rendu les choses plus compliquées. »

La campagne "OFF ON" a pu s'appuyer sur de nombreux partenaires média. Le public est désormais familiarisé avec les quatre indicateurs.

Motiver, conseiller et montrer des résultats

La campagne se devait dès lors de motiver tout le monde – citoyens, entreprises, autorités, … - par une approche résolument positive. Ensemble, relevons le défi !

Face à l’afflux de questions, il s’avéra vite nécessaire d’apporter des réponses et conseils concrets pour inciter les citoyens à agir. C’est ainsi qu’est né le collectif HOP !, qui rassemble 8 associations expertes en énergie durable. Grace à cette expertise de terrain, la campagne a pu proposer aux citoyens des actions simples pour réduire leur consommation d’énergie – c-à-d de bonnes habitudes à prendre toute l’année, et plus encore en cas de risque de pénurie.

 «  Dans ce type de campagne », explique Frédérique Henrottin, « il est essentiel de pouvoir chiffrer et prouver les résultats. Et pour l’instant, nous ne pouvons pas le faire. C’est un gros problème. Les gens veulent voir que leur action a réussi. C’est un élément de motivation. Mais les données du réseau électrique ne permettent pas de confirmer ou infirmer une baisse de puissance due à telle ou telle action des citoyens ». En effet, les particuliers ne sont pas monitorés dans leur consommation individuelle, contrairement aux consommateurs industriels.

Durant la campagne "OFF ON", le collectif HOP ! a proposé aux citoyens des gestes simples pour réduier la consommation d'électricité au bon moment.

Des citoyens relèvent le défi

A ce titre, le fournisseur d’énergie Lampiris a voulu démontrer l’impact d’une action citoyenne volontaire. 140.000 personnes se sont inscrites à son service « SMS alerte » et auraient participé au test national mené le 27 novembre dernier, les invitant à réduire leur consommation électrique entre 18h et 19h30 ce jour là. Sur base de quatre méthodes d’évaluation différentes, le fournisseur affirme que cette action aurait permis une diminution de la consommation électrique de 150 à 200 MW, soit l’équivalent de 40% d’une centrale nucléaire de type Doel 1.

Par ailleurs, une enquête auprès de 19.273 participants a permis de connaître le type d’efforts consentis. Les principales mesures concernaient l’éclairage superflu, la non-utilisation d’un lave-vaisselle, d’un micro-onde, d’un four et/ou de taques de cuisson durant la période demandée (lire le communiqué de presse).

Elia affirme cependant que l’impact de ce test sur le réseau électrique n’est pas vérifiable.

La directive européenne sur les compteurs intelligents pourrait à l’avenir changer la donne. Les gestionnaires de réseaux pourront suivre la consommation des ménages équipés d’un tel compteur. Ces ménages pourraient même participer volontairement à la gestion de l’équilibre et se voir rémunérés s’ils ne consomment pas d’électricité lors des heures critiques, comme c’est déjà le cas pour les consommateurs industriels qui s’engagent dans ce type de contrat.

En Belgique, l’initiative Citizen’s reserve vise, à terme, un modèle économique similaire (lire notre interview « Nous proposons aux citoyens d’agir sur les prix du marché »).

Et l’hiver prochain ?

Selon toute vraisemblance, la question de la sécurité d’approvisionnement du réseau électrique belge reviendra à la Une dès la fin de l’été. Le sort de quatre réacteurs nucléaires n’est toujours pas fixé et nombreuses questions techniques et juridiques restent ouvertes, tandis que 6 centrales au gaz fermeront d’ici l’hiver prochain. Soit environ 4.200 MW potentiellement non-disponibles. Et en cas de froid prolongé, nos voisins pourraient consommer une plus grande partie de leur production d’électricité, et réduire dès lors leurs exportations vers la Belgique.

Vu notre parc de production électrique vieillissant, le risque de délestage reste bien réel.

Face à cette situation, le gouvernement fédéral mise principalement sur la réserve stratégique, qui passerait de 850 MW à 3.500 MW. Un plan jugé illusoire par de nombreux acteurs, en raison notamment des investissements nécessaires pour les producteurs, des délais d’obtention de permis et de contraintes techniques. Seuls 80 MW supplémentaires remplissent toutes les conditions pour intégrer cette réserve.

A ce jour, personne ne sait quelles unités viendraient compléter l’objectif, ni à quel coût.

Or, les expériences internationales montrent qu’une campagne d’envergure auprès des consommateurs pour réduire la puissance électrique au bon moment s’avère très efficace et bien moins coûteuse.

Dans ces débats politiques qui s’annoncent houleux, il y a fort à parier qu’une nouvelle action citoyenne s’imposera à nouveau comme une évidence.

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